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TRANCHES D'EVEIL  & autres petits farcis...

GENEALOGIE

14 Août 2021, 14:15pm

Publié par Dakota Mylanès

GENEALOGIE

 

     -"C’était qui, lui, papé ?

     - Attends que je me souvienne…"

A genoux dans l’herbe, les fesses sur les talons, le petit Luc farfouillait dans un carton aux coins abîmés par le temps et l’usure.

Derrière lui, installé sur une balancelle aussi confortablement qu’on puisse l’être à son âge, son grand-père s’ingéniait à lui répondre. A quatre-vingt sept ans, sa mémoire ressemblait à un puzzle dont il manquait des pièces. Cette inévitable mutilation froissait sa virilité et quand il séchait, il esquivait d’un «  je sais pas, faisait pas partie de la famille !! » qui laissait le gosse dubitatif.

     -"Alors dit papé, c’est qui lui ?"

Estimant néanmoins que son petit fils avait le droit_ mieux le DEVOIR_ de connaître ses origines, le grand-père chaussa ses lunettes.

- "Ah lui, c’était ton grand-oncle Ernesto. L’écrivain !"

Le gosse écarquilla les yeux.

-"Un écrivain ?"

-"Oui môssieur Un écrivain ! Enfin lui, c’était plutôt le genre poète tu vois. Ils aimaient ça les gens à l’époque, la poésie. Surtout les femmes."

Le vieux ponctua d’un clin d’œil complice avant de reprendre.

-"Mais bon ! Il menait une vraie vie de patachon ! Toujours la tête dans les nuages et jamais les pieds sur terre ! Il faisait que baruler, traînailler à droite, à gauche. Il contait fleurette à toutes les filles. Et les filles, y’en avait un paquet qui lui tournait autour !"

Le petiot semblait captivé par l’histoire. Un écrivain !...

-"Et il s’est marié ?

- Oué. Quatre fois.

- Quatre fois ?! Punaise…"

Impressionné, Luc, 10 printemps tout juste, n’imaginait même pas que ça puisse arriver.

-"Oué, quatre fois ! À chaque fois, elles lui ont piqué tous ses sous et elles sont parties !"

Le sourire de l’enfant se mua en un froncement de sourcils.

     -"Ah ! Pas cool !!"

Le vieux gloussa tandis que le gosse, quelque peu refroidi dans son enthousiasme, grimaça et reposa la photo.

De nouveau il farfouilla dans la boîte à mystères.

En ce début du mois de mai, il faisait bon sous le ciel de la côte. Après un déjeuner en famille fait de pissaladière et de petits farcis, l’un et l’autre avait eu plaisir à se retrouver sous la tonnelle saturée de glycine. Juste tous les deux, entre hommes ! L’herbe n’était pas encore blonde et les rosiers florissant à foison. Au fond du jardin, sur une caisse gris moisi qu’on avait retournée, un piège artisanal constitué d’une bouteille d’eau découpée en son milieu et dont on avait renversé le goulot emprisonnait les guêpes et autres volatiles indésirables charmés par les sucs.

Luc touillait encore et encore, les yeux fermés comme s’il tentait de tirer un bon numéro au loto. Profitant de cet instant de répit, le grand-père se balançait doucement, amusé par son manège. Sur la branche d’un pin parasol, une cigale se mit à chanter, signe que l’on avait atteint les vingt degrés.

Enfin, un autre portrait émergea du carton, petit carré aux bords dentelés comme ceux d’un timbre poste.

     -"Et lui papé, c’est qui ?"

La vue faiblissant à l’égal de sa mémoire, le grand-père lui prit le cliché des mains. L’image était tachetée de gouttes de café qui masquaient la moitié d’un visage jeune et émacié, aux petits yeux rapprochés et menton en galoche. Pas franchement laid, ni beau,…mais un mélange plutôt étrange qui le faisait ressembler à un furet.

Le vieux ricana.

-"Lui ? C’était JOSEPH !!

- Joseph ?

- Oué ! JOSEPH ! Le seul curé de la famille sur douze générations !

 - Un curé ? Terrible !!". Luc n’en croyait décidément pas ses oreilles.

L’ancien passa une main sur son crâne comme pour coiffer les maigres cheveux encore présents.

       -" Oué, sauf que curé, il l’est pas resté bien longtemps !"

Surprit par le ton railleur le gosse fronça les sourcils.

      -"Ah bon pourquoi ? ça l’a gonflé ?"

Plus qu’un gloussement, ce fut un rire franc et sonore qui secoua l’ancien, à tel point qu’il dut ôter ses lorgnons pour s’essuyer les yeux de son mouchoir à carreaux.

      -"Oué on peut dire ça comme ça !". Son hilarité faisait trembler tous ses membres ; la balancelle grinça.

      -"La vérité vois-tu, c’est qu’on l’avait obligé à être curé. Avant c’était comme ça ! Un garçon militaire, l’autre curé. Mais lui, il aimait trop les filles pour s’en passer. Et il a craqué.

       -"Il est tombé amoureux ?

        -"Oué ! On la surprit dans le confessionnal avec la nièce du notaire. Ça a fait un sacré ramdam à l’époque ! Du coup, lui, on l’a viré de l’église, et elle, on l’a mise au couvent !"

À ce souvenir rocambolesque, les soubresauts reprirent de plus belle.

-"Ah ben mince ! Et après il a fait quoi ?

      -Après ? et bé ce con, en plus de la honte, il se retrouvait tout seul ! et comme il était pas très beau, il s’est dit qu’avec tout ça, il retrouverait jamais de femme ! Remarque, il avait sans doute pas tord !

        - Et alors ?

        - Et alors ? Hé bé, alors, ce con, y s’est pendu !

        - Il s’est pendu ?!" Le gosse en avait craché son jus d’orange et un filet de liquide lui tachait le menton. L'ancien en ri de plus belle .

       -"Oh bavasse !!"

Immédiatement, il s’essuya d’un revers de la main.

Quand même, ils avaient pas eu de chance ces deux là avec les femmes pensait-il tandis qu’il plongeait à nouveau la main dans la boite.

-"Allez, une dernière, et après je vais faire la sieste ! Il commence à taper le cagnard!"

Luc piocha une autre photo qui lui fit émettre un sifflement.

      -"Et elle papé, c’est qui ?"

Elle ? Enfin une photo féminine à regarder ! Le vieux en était visiblement enchanté, mais à peine perçut-il l’image qu’il en perdit son sourire.

      -"Oh fatche de… !" Sans plus de cérémonie, il lui arracha la photo montrant une femme vêtue d’un simple boa de plumes et de talons aiguilles.

      -"Ca c’est personne !"

Surpris plus qu’effrayé, Luc était bien trop curieux pour en rester là et c’est avec toute la malice de son jeune âge qu’il ironisa :

      -"Elle faisait pas partie de la famille ?

       -"Non ! Enfin si, mais non !!"

Le vieux se sentait coincé. Il toisa le gosse d’un regard en biais.

       -" T’as oublié d’être couillon toi hein ?"

Le gosse leva les sourcils en même temps que les coins de sa bouche. Mais le vieux restait silencieux.

       -"Allez dis moi papé, c’est qui ?"

Le grand-père se laissa emporter par ses souvenirs quelques secondes, méandres nostalgiques d’une lointaine et regrettée jeunesse. Il soupira. Oh et puis après tout…

       -"On l’appelait Miss Lily, mais son vrai nom c’était Amanda. Elle était belle hein ? Elle était chanteuse et danseuse de cabaret. Mais on l’aimait pas beaucoup dans la famille ! Enfin, les femmes l’aimaient pas beaucoup ! Faut dire qu’elle était spéciale ta tante Amanda !

         -" Spéciale ? Comment ça ?

         -"Et bé, comment dire, elle était pas comme les autres quoi, elle avait un grain, elle était un peu olé olé…"

Ennuyé, l’ancien cherchait ses mots. Il voulait raconter, mais cherchait un moyen de ne pas choquer l’enfant. Finalement, ce fut lui, qui le délivra.

       -"Tu veux dire qu’elle couchait avec tout le monde ?"

Le vieux sursauta ! Décidément, il ne se faisait pas à l’évolution des mœurs.

        -" Hé bé… oui, c’est un peu ça"

Le gosse n’en parut pas choqué outre mesure.

          -"Et qu’est ce qui lui est arrivé à elle ?

          -"Hé bé à force de faire des cocus…

          -" Elle a chopé le SIDA ?

           -"Non elle a chopé du gros calibre !"

Voyant que le gosse ne comprenait pas l’expression, il s’expliqua.

            -"Elle s’est faite assassinée si tu préfères!"

Il regardait la femme à moitié nue d’un œil attendri.

             -"Ah elle en aura fait des heureux et des malheureuses !!

              -"Incroyable ! J’hallucine !! Qué famille quand même hein papé ? Une danseuse assassinée, un écrivain ruiné, un curé pendu ! Les copains, y vont jamais me croire."

Le vieux le menaça du seul index qui lui restait (Il avait perdu l’autre à la guerre.)

               -"Oué bé je te conseille de rien leur dire aux copains ! La famille, c’est privé. Et ne vas pas dire à ta grand-mère que je t’ai raconté ça hein !? Sinon je te donne une baffe que le mur y t’en donne une autre !"

Sous son air débonnaire il ne plaisantait pas et un seul index suffisait à ce que le gosse le comprenne.

Fourrant la photo dans sa poche, il souleva sa carcasse et partit s’allonger tandis que le gamin prenait place sur la balancelle, les deux autres clichés à la main. Son regard allait de l’un à l’autre, intrigué et perplexe…

Toutes ces vies brisées, et toutes à cause des filles… Une moue lui transforma le visage dont les traits jusque là amusés prirent un air résolu.

 

« En tous cas moi, c’est décidé, quand je serai grand, je serai homosexuel ! »

 

 

 

 

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