RENAISSANCE
RENAISSANCE
Ils ont abattu mon père et m’ont laissé là, seul, sur un tas de feuilles bigarrées. Le plus âgé d’entre eux a dit :
« Laissez le celui là, il est trop petit, on ne pourra rien en faire… »
Ils sont partis, ils m’ont abandonné, et j’ai pleuré sans qu’ils le voient, sans qu’ils l’entendent.
Je ne saurais dire combien de temps je suis resté sur ce lit végétal …une heure, un jour, un mois peut-être. Je n’ai pas la notion du temps. Qu’importe ! Peu à peu les feuilles sous mon corps meurtri se sont décomposées, passant du rouge fané à un brun mordoré. Puis elles ont disparu, et j’ai senti le sol… rude, froid. Nouvelle et étrange sensation. J’abandonnais tout espoir lorsque quelque chose d’humide me toucha. Quelque chose de spongieux qui se collait à moi avec insistance. Une truffe ! La truffe d’un chien sans race, presque laid, qui sautillait tel un cabri et jappait à tout va. Quelques secondes plus tard j’étais soulevé de terre. Je tentais de résister mais du haut de ses cinq ans, le gosse était plus fort que moi. Il m’a serré dans sa petite main et s’est approché du ruisseau, le chien sur ses talons. Puis il m’a jeté en l’air pour que l’animal me rattrape.
Mais il a lancé trop haut, trop loin. Je suis monté vers les cieux, et suis retombé dans l’eau. A la température glaciale j’ai su que ce devait déjà être l’hiver. Le chien, frileux sans doute, n’a pas daigné me rejoindre et j’ai commencé à dériver, serpentant entre pierres et branchages, bousculé de part et d’autres du petit lit d’ondine. J’entendais au loin l’enfant exhorter l’animal à me suivre, à venir me repêcher… puis les voix se sont peu à peu éteintes et j’ai continué mon chemin malgré moi.
Le ruisseau était très étroit, un mètre tout au plus. J’étais ballotté, me cognais tour à tour à ses rives, tentais un instant de m’accrocher à quelques touffes d’herbe durcies par le gel. En vain. J’ai continué ainsi jusqu’à ce que le ru se partage et me projette en un lieu plus large, plus agité… Mes chances de regagner la berge s’amenuisaient.
Les courants étaient rapides ; parfois une main invisible me happait, m’attirait sous les eaux, puis me projetait à nouveau vers le ciel. La rivière boueuse, était encombrée de détritus de toutes sortes, souvent indéfinissables ; autant de bouées de sauvetage auxquelles j’aurais voulu m’agripper.
Un à-coup me projeta à l’intérieur d’une forme ronde et lisse, toute blanche. Un tonneau de plastique qui avait dû jadis contenir des produits chimiques ; l’odeur y était puissante et insupportable. Lui aussi tanguait, bringuebalait, tant et si bien que je pus finalement ressortir assez vite de cette prison infâme.
Je voguais toujours quand une nouvelle poussée me propulsa sur un rocher près de la berge. Je restai là quelques minutes, mon corps trempé peinant à sécher. Au-dessus de moi, égal à mon humeur, le ciel s’assombrissait. Quand le déluge de grêlons s’abattit, transformant mon refuge en une piste glissante et dangereuse, les premières billes de glace me fouettèrent sans pitié, les suivantes me renvoyèrent à mon périple aquatique.
Un périple sans fin où je longeais différents paysages. Villes fourmilières aux immeubles uniformes qu’une brume cendrée rendait fantomatiques. Forêts décapitées, vastes champs de bataille. Campagnes solitaires recouvertes par endroits d’un blanc immaculé. Les jours, les nuits, se succédaient, interminables. Les jours : défilés de décors aux couleurs pâlichonnes. Les nuits : lugubres et glaciales, chacune d’elles faisant redouter l’inexistence d’un lendemain.
Je flottais la plupart du temps en eaux calmes, croisais quelques poissons indifférents à ma présence, et nombreux détritus, tristes témoignages de l’ignorance des hommes.
Les hommes… ces créatures étranges qui pensent tout savoir, alors qu’aveugles et sourds elles ont tout oublié. Ces êtres qui ont perdu l’instinct les unifiant à la nature, si puissants et si faibles pourtant. Les hommes, ces prophètes mortels qui s’inventent des dieux pour proclamer la paix et qui, chaque jour, s’entretuent pour les même croyances…
Résigné, je me laissais bercer par les flots, inconscient du destin qui m’était réservé, espérant jusqu’au bout la clémence des cieux... Chimère ! La nature est capricieuse et je du à nouveau en subir le courroux. Une voûte d’ardoise, un roulement de tonnerre, le ciel zébré d’éclairs… et la pluie se mit à tomber avec rage. Secoué par les rapides, je ne mis pas longtemps à atteindre le fleuve, immense. D’impitoyables tourbillons m’emportaient dans leur valse tortueuse. Des vents démoniaques harcelaient les vagues qui, à leur tour, me cahotaient sans effort ni regrets. Écrasé par leur force, je tournais, coulais, jaillissais le temps d’un soupir et replongeais aussitôt…
Lorsque enfin la colère céleste retomba, autour de moi, plus de rivage ! De l’eau, de l’eau à perte de vue, de tous côtés, devant, derrière… la mer !
Père où es-tu ? Je me sentais si grand lorsqu’au bout de tes bras je découvrais le monde… et si insignifiant aujourd’hui dans son immensité.
Un paquebot de croisière me dépassa, gigantesque cité flottante. Apercevant ses passagers en tenue légère, je réalisais alors qu’il faisait chaud, très chaud à présent. J’aurais dû sans doute m’en réjouir mais il était trop tard. L’eau saline pénétrait en moi, infiltrait ma carapace, la détachant peu à peu. Je m’effeuillais doucement comme une fleur fanée, comme la peau de ces gens trop bronzés là-haut, sur le pont du bateau. C’était la fin, je le savais. Je ne serais plus bientôt qu’un lambeau blanc et misérable. Docile et soumis je cheminais vers la mort attendant, presque impatient, le terme de mon agonie.
Dieu que le voyage fut long et pénible.
Combien de côtes ai-je longées ? Combien de pays ai-je traversés ? Partout j’y ai vu la démence meurtrière des hommes. Tant de beautés anéanties, de splendeurs décimées, de vies détruites …
Je me demande à quoi ressemblait la Terre, avant. Dans mon égarement me reviennent en mémoire les paysages que contait mon grand-père ; prairies verdoyantes à perte de vue, ruisseaux aux eaux limpides, forêts démesurées, animaux et plantes aujourd’hui disparus à tout jamais. Je l’entends encore me dire « petit, c’était un monde où les couleurs étaient plus pures encore que l’air qu’on respirait. »
Moi, j’ai croisé bien des couleurs sur mon périple, du bleu graisseux au vert obscur, du jaune tirant sur le glauque au noir gluant drapant les oiseaux de leur costume funéraire. Aujourd’hui aussi, grand-père, les couleurs sont à l’égal de l’air que l’on respire…
J’allais rendre mon dernier souffle quand, subitement, je m’échouais à l’instar d’un coquillage et de quelques algues agrippées à moi, autres naufragées en perdition. La terre, enfin ! Que m’importait l’endroit, mon voyage s’achevait. Médusé, je restais là, immobile sur le sable doux et chaud. J’étais sauvé ! … à moins qu’une vague plus forte que les autres me rattrape ? … à moins qu’un homme, ou un animal, me rejette au large ? J’envisageais le pire lorsqu’une petite fille à la peau aussi brune que feu la mienne s’agenouilla près de nous. De belles dimensions, avec ses formes alambiquées et sa nacre étincelante, le coquillage enchantait les regards. Avec ma petite taille, mes membres gorgés d’eau et ma blancheur laiteuse, je devais ressembler à un moribond.
– « Regarde maman, comme il est beau celui là… »
Avant même que je ne comprenne le sens de sa phrase, elle me souleva du sol, puis doucement me caressa, ôtant le sable qui s’était infiltré dans l’une de mes blessures ; une toute petite fente là, sur le côté. Elle souffla dessus comme une mère souffle sur l’ecchymose de son enfant. Il émanait de cet ange cuivré une telle tendresse que j’en aurais pleuré de bonheur si mère Nature m’avait permis de le faire.
– « On peut l’emmener à la maison dit maman ? »
Et la mère a souri.
L’enfant s’est relevée. Dans sa main potelée je me suis avec soulagement et bonheur éloigné du rivage. Nous cheminâmes ainsi jusqu’à une simple masure où elle me déposa sur une table. Les murs étaient d’un blanc lumineux, la porte bleu pâle et les fenêtres, dépourvues de rideaux, ouvertes sur le monde.
Près de moi, un bol d’eau claire et de doux chiffons de coton. Nettoyé, lustré puis verni, fixé sur un socle de marbre rose, on m’installa au centre d’une pièce immense et lumineuse. A ce jour, même si la vie a déserté mes veines, j’y trône encore fièrement, parmi d’autres chefs d’œuvres.
Moi, le petit bout de chêne, lisse et nu comme un vers, je suis devenu une magnifique sculpture en bois flotté.
On m’avait laissé pour mort…
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